Te fiche pas de moi je cuisine : entretien avec Guillaume et Franckie

Depuis hier et dans toutes les bonnes librairies, vous pouvez trouver le dernier livre de Guillaume Nicolas-Brion et de Franckie Alarcon, Te fiche pas de moi je cuisine. Un coffret plein de fiches en fait, destinées à régaler les étudiants, les jeunes adultes et tous ceux plus généralement qui veulent se lancer dans le « bien manger à la maison » sans stress.
A lire les fiches de Guillaume et Franckie, je me suis souvenue des innombrables coups de fil à ma mère pour mon premier riz au lait lorsque j’étais étudiante et loin de la maison, ou de nos échanges d’emails Paris-Montréal sur la meilleure façon de réaliser une ratatouille à une autre époque de ma vie estudiantine. C’est typiquement le genre de fiches que j’aurais été heureuse d’avoir sous la main. Alors j’ai eu envie d’en savoir plus sur l’origine du projet, sur la façon d’illustrer les recettes et sur leur passé de gourmets et de gourmands…

1/ Guillaume et Franckie, votre livre est destiné plus particulièrement aux étudiants : d’où est venue cette idée ?

Guillaume : La maison d’édition réfléchissait à un projet de fiches-cuisine pour les étudiants, et comme Franckie et son amie Marilyne avaient déjà publié un ouvrage sur le cinéma chez eux, ils ont tout de suite pensé à moi : d’ailleurs, qu’ils en soient ici remerciés publiquement. Je ne suis pas cuisinier, alors un petit amateur. Mais j’avais envie de deux choses : donner des bases et donner envie. Pas besoin de réfléchir ici à une grande technicité ou à des produits onéreux difficiles à mettre en valeur.
Je me suis lancé dans le projet en étant sûr d’être en accord avec Milan : des recettes simples, traditionnelles et goûtues. Je ne fais pas de pizza au Kiri ou de fondant au Nutella, car ce ne sont pas les aliments que j’aime et je trouve qu’on en mange déjà bien trop. Je préfère être au plus près des produits bruts (viande, légumes, fruits) en respectant les saisons. Mais cela n’empêche pas qu’il y ait des recettes un peu « à la mode » : risotto, panna cotta, smoothie… Car quand c’est bien fait, c’est très bon !
C’est vrai que notre coffret de fiches-recettes est destiné aux étudiants car quand tu t’émancipes, quand tu quittes le foyer familial, tu ne t’intéresses plus à la bouffe. Plus le temps et pas forcément l’envie ni le budget : pourtant, ce que nous voulons dire c’est que faire la cuisine, et surtout faire tout maison de A à Z, c’est assez simple, très économique, ça a bien meilleur goût et en réalité, c’est très convivial et marrant !
Je considère que Te Fiche Pas De Moi Je Cuisine n’est pas limité aux étudiants, il est à destination de tous les curieux en général. J’ai plein d’amis trentenaires, qui ne sont plus étudiants depuis longtemps, qui me disent « Ah ça sera super pour moi aussi ». Je pense que les émissions de cuisine-réalité dont la télévision nous gave ne sont que l’arbre qui cache la forêt : peu nombreux sont les gens qui cuisinent vraiment au quotidien. Il faut arrêter de voir la cuisine comme une compétition ; la cuisine, c’est avant tout se faire plaisir et faire plaisir.

Franckie : Quand je repense à mes années d’étudiant, je claquais mon budget bouffe dans d’horribles boites de chili con carne, de couscous ou de paella au supermarché du coin… Autant dire que j’étais très déçu en comparaison de la cuisine familiale ! C’est ce que vivent beaucoup de jeunes étudiants, et je crois que l’on a tous besoin d’un petit guide de cuisine ludique, pratique, facile et pas cher pour commencer son initiation aux fourneaux. J’espère que c’est ce que l’on a réalisé avec ce coffret !
2/ Votre rapport personnel à la cuisine : est-ce un héritage familial de l’enfance, un apprentissage estudiantin sur le tas ou est-ce venu plus tard ?

G : Mon rapport à la cuisine est un peu complexe. Chez moi, en Lorraine, ce serait mentir que de dire qu’il existe au quotidien une cuisine raffinée. Par contre, il y a deux choses insurpassables qui, depuis mon enfance, ont forgé mes idées : un respect pour le produit (qu’il vienne du supermarché ou de la ferme bio) et un véritable plaisir d’être à table.
Ma grand-mère (à qui j’ai volé la recette de râpés de pommes de terre) est capable de mélanger trois ingrédients incroyablement communs et d’en faire un plat extrêmement subtil. En découle, le plaisir d’être à table. En Moselle, on n’a pas d’éleveurs de foie gras, on ne connaît pas trop la truffe et on n’y fait pas (encore) de très grands vins : on se débrouille autrement pour faire de belles assiettes. Par une certaine tradition historique et économique, je considère qu’il y a une vraie modestie dans les foyers et qu’on la retrouve à table. Plus tard, quand j’étais étudiant, il fallait bien manger. C’était comme souvent le règne des surgelés et des produits sans goût achetés dans la supérette du coin.
Mais j’ai eu la chance de faire mes études à Toulouse. Sans avoir des moyens financiers très élevés mais il faut dire que les restaurants n’étaient pas si onéreux à l’époque dans la Ville Rose, j’y ai découvert et apprécié des produits locaux plus nobles. Et tout ce mouvement t’incite à retrouver chez toi ce que tu manges. Aller au marché et cuire dans ta poële ton magret de canard est bien moins cher, aussi rapide et plus convivial que d’aller au restaurant. En plus, tu peux choisir ton canard ! Et puis je voulais retrouver les recettes lorraines, alors j’ai commencé à les rassembler…
A Paris évidemment, c’est autre chose ; jamais nous n’aurons fini le tour des restaurants, des cuisines exotiques, des produits à te couper le souffle. Enfin, ce qui joue énormément sur le goût, ce sont les voyages et dans mon cas, en Asie notamment : Chine, Japon, Cambodge. On découvre la cuisine d’une autre manière, le palais est chamboulé, on se frotte à une cuisine très intellectuelle… On est chamboulé.
Franckie : Mon goût pour la cuisine vient de l’enfance, mais a deux influences très différentes. D’un coté, Brest, la ville de ma mère et celle où je suis né, avec ses produits frais de l’océan, les crêpes, le kig ha far et son lipig. De l’autre coté, mon père et sa cuisine pied noir espagnol : l’huile d’olive, les montecaos, la paella… Quand j’ai commencé à cuisiner, j’ai d’abord essayé de retrouver toutes ces saveurs qui venaient de l’enfance. Plus tard, mes parents ont tenu un restaurant. Ma mère en était la cuisinière, je lui filais quelques coups de main et j’ai appris en la regardant faire.

3/ Franckie, tes illustrations des fiches sont empreintes d’humour. Peux-tu nous parler un peu plus en détails de la façon dont tu as travaillé pour illustrer les recettes ?

Franckie : En fait la problématique était de rendre les fiches un peu funky, d’attirer l’oeil, de donner envie de se mettre à cuisiner. Le moyen le plus simple était de faire, sur le recto, un clin d’oeil un peu rigolo qui évoquait un aliment, le pays, les origines ou une anecdote autour de la recette. Une illustration ludique, moins réaliste, me permettait aussi de véhiculer plus facilement l’idée de plaisir : cuisiner , c’est passer un bon moment. Il n’y a rien de pénible là dedans ! J’ai aussi mis ça et là quelques petites touches, des détails, qui font référence à ma culture mais je ne sais pas si tout le monde les trouvera. Par exemple, la recette du brownie et sa guitare, une Fender stratocaster qui ont un lien direct. A vous de trouver 🙂
4/ Le vin est évoqué brièvement dans les fiches, alors même que l’alcool est un sujet de plus en plus sensible chez les étudiants et les jeunes. « Arrêtons de boire idiot et intéressons-nous à ce qu’il y a dans le verre. » : tel est le message véhiculé dans l’ouvrage. Quel serait le conseil à retenir en priorité pour aborder le vin de façon qualitative quand on est étudiant ?

G : Avant tout, il faut comprendre que le vin en France est le résultat d’un cheminement historique, religieux, géographie, climatique, géologique… Ce n’est pas une boisson comme les autres. Il n’y a pas d’âge pour s’intéresser à son histoire : certains tombent dans la marmite très jeunes, d’autres bien plus tard voire même jamais. Quand on a une vingtaine d’années, on s’intéresse plutôt aux filles ou aux garçons. Pourtant, déboucher une bonne bouteille lors d’un bon repas préparé par nos soins (d’où la partie « Pour la fête », pour épater celui/celle qu’on convoite), je trouve que ça fait partie de la parade amoureuse…
Le conseil ? Allez voir un professionnel qui saura vous orienter. Le vin au supermarché, c’est terminé ! Ce ne coûte pas plus cher d’aller voir un bon caviste ou même, si on en a la possibilité, le vigneron directement, et là, la facture baisse encore. Je ne vais pas prêcher pour les vins naturels, car à moins d’être guidé par un proche, je pense qu’il faut se faire les dents sur les vins plus classiques. Mais pour ceux qui s’intéressent aux vins purs (sans éléments chimiques ajoutés qui tueraient le goût), il faut qu’ils se reportent au livre de Pierre Jancou dont tu as parlé sur ce blog.
F: Parler du vin avec cette approche de consommation intelligente est à mon avis une bonne chose. Si cela permet à quelques étudiants de découvrir autre chose que des mauvaises bouteilles qui donnent mal à la tête, le pari est gagné !
5/ Votre recette-fétiche de Te Fiche Pas De Moi Je Cuisine ?

G : ça va être difficile de choisir. J’aime beaucoup le « lok lak », ce plat mi-nem mi-bifteck que j’ai trouvé au Cambodge, ou les dessins du « gâteau ivre ». Mais je crois que la recette qui résume le mieux Te Fiche Pas De Moi Je Cuisine, c’est celle des lasagnes bolognaises. D’accord, ici on ne fait pas la pâte des lasagnes maison, mais on réalise deux sauces légendaires : la béchamel et la bolognaise.
La française béchamel, en réalité, c’est assez facile et ça s’accommode avec tout. Quand à l’italienne bolognaise, c’est le symbole de la confiscation du goût par l’industrie agro-alimentaire. La véritable recette de la bolognaise a été déposée en 1982 à l’académie italienne de cuisine : elle est donc protégée. En Italie, elle s’appelle ragù et effectivement cela s’approche plus d’un ragoût que d’une sauce. Il y a très peu de tomates et beaucoup de viande, tout le contraire de ce que les supermarchés nous vendent depuis des décennies. Mais voilà, faire une soi-disant bolognaise avec beaucoup de tomates, ça coûte moins cher… Avec Te Fiche Pas De Moi Je Cuisine, on veut essayer de battre en brèche les idées culinaires toute faites, qui ne sont que le résultat d’une mainmise de la grande distribution sur les palais.
F : Sans hésiter l’osso bucco, Je l’ai goûté chez Guillaume et il était meilleur que celui de ma mère (désolé maman) !!!
Te fiche pas de moi je cuisine !
Franckie Alarcon et Guillaume Nicolas-Brion,
Editions Milan, 10,90 €
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